Comment est pratiqué le culte des ancêtres en Chine.

Mon bus mettra 14 heures pour atteindre Yangshuo. Je décide d'arrêter là mon périple plutôt que de poursuivre vers Guilin, ma destination initiale à une heure de route. Il est déjà 23h, il fait nuit noire, mais la ville est encore très animée. Je croise le chemin d'une jeune assistante professeur d'Anglais et accepte son invitation à dormir à l'école d'Anglais, dans un grand appartement. Le lendemain, Joyce m'emmène prendre mon premier petit-déjeuner traditionnel dans une petite échoppe au bord de la route : un grand bol de nouilles chinoises agrémenté de viande, légumes et de sauce épicée. Après m'avoir aidé à trouver l'hôtel que je cherchais, elle m'invite à partager leur repas, préparé par un des responsables de l'école, ancien cuisinier. Plusieurs plats de viande, légumes et poissons cuisinés de différentes façons sont disposés sur la table, et chaque convive pioche directement avec ses baguettes ce qui lui fait envie. Chacun dispose d'un bol pour l'incontournable riz gluant qui accompagne chaque bouchée. Un vrai délice.
 
Dans l'après-midi, je pars à la découverte des berges de Yangshuo, accompagné de l'un des jeunes professeurs. Nick vient d'arriver à l'école et connaît assez peu la ville. Comme Qingming vient de débuter, les pains de sucre et la montagne résonnent des milliers de pétards que les familles font exploser à la mémoire de leurs ancêtres. Le culte des ancêtres est en effet extrêmement important en Chine et une famille manquerait à son devoir si elle n'honorait pas ses ancêtres régulièrement. Ce culte mêle croyance et superstition. Les Chinois pensent en effet que les ancêtres sont toujours parmi eux. Ils choisissent donc toujours un lieu avec un bon feng shui et une superbe vue, pour implanter leurs tombes, véritable maison de leur ancêtre. Des magasins entiers sont consacrés aux articles de tombes. On y trouve des maisons en papier, des machines à laver, des voitures et une multitude d'accessoires de la vie quotidienne en carton. A Hong Kong, je découvrirai toute une rue consacrée à ses articles et aux cercueils magnifiquement travaillés. A l'occasion de la fête de Qingming, qui dure plusieurs jours, les familles nettoient les tombes, y accrochent des papiers rouges, des billets et des pétards, y déposent des offrandes de fleurs, nourriture et boisson. L'explosion des pétards doit être la plus bruyante possible pour que les ancêtres constatent à quel point leur famille pense à eux et les honore. Il n'est d'ailleurs pas rare que la montagne prenne feu...
 
Qingming était l’un des sujets favoris des peintures traditionnelles chinoises. Sous les Song (960 à 1279), Zhang Zeduan a fait un tableau fameux, intitulé "Qingming Shanghetour" (Scène de vie le long du fleuve le jour de Qingming). Cette peinture sur soie (5,5 m de long sur 0,25 m de large), une des plus précieuses de Chine, est conservée dans le Musée du Palais Impérial (la Cite Interdite Pourpre) à Pékin. Elle représente une vue panoramique de la vie sociale de l’époque : une route à circulation intense au bord de la rivière, des foires sur les champs, des villages pleins de vie, des ruelles bondées de gens de professions diverses et d’age divers : fonctionnaires, marchands, soldats, lettrés et porteurs, ainsi que hommes, femmes, jeunes et vieux. Le tableau totalise environ 500 personnes et une vingtaine de bêtes, sans compter des véhicules, chaises à porteurs, ponts et bateaux. Plus de 700 ans plus tard, j'ai le sentiment d'être transportée dans cette peinture : la rivière Lee sur ma droite, une route bondée de personnes de tout âge et condition portant parfois des volailles en cage (civils habillés plus ou moins richement, militaires,...), le passage de quelques véhicules, les bateaux, des marchands ambulants, la montagne ponctuée de tombes et de la fumée des pétards... Malgré la modernité des habits, des moyens de transport et des échoppes, l'ambiance est restée identique. 

 


Qingming est non seulement le jour du culte des ancêtres, mais aussi le signe annonciateur du printemps. Han Hong, poète sous les Tang, y a consacré un joli poème :
  • Les chatons fleurissent profusément à travers la capitale,
  • Une scène significative du paysage printanier.
  • Sous le souffle du vent d’est le jour de l’Aliment froid,
  • Les saules pleureurs se courbent dans la cour imperiale.
  • Quand la nuit tombe doucement,
  • Les chandeliers s’allument dans le Palais Han.
  • Vers les cinq grandes maisons des nobles,
  • S’envole la fumée argentée des bougies.

 

Le jour précédent Qingming s’appelle Hanshi (aliment froid en français). Ce nom a son origine dans une anecdote historique : Durant la Période des Printemps et Autonmes, au 7ème siècle, le Duc Xiao, le monarque de l’Etat de Jin, nourrissait l’intention de priver de ses droits à la succession le prince héritier Shen Sheng, son fils ainé, au profit de Li Ji, l’enfant de sa concubine favorite. Plus tard, Shen Sheng fut assassiné, et le second fils Chong’er s’enfuit, ayant appris que le même sort lui était réservé. Le fugitif et son entourage vécurent de vagabondage pendant 19 ans, "sans feu ni lieu". Un jour, il était à l’agonie après plusieurs jours de famine. Un de ses sujets fidèles, Jie Zitui, préleva un morceau de chair sur sa propre jambe et le servit à son maitre, qui se remit rapidement de sa faiblesse extrême. En 636 av. J.C., Chong’er réussit finalement à monter sur le trône, avec le titre officiel de Duc Wen de l’Etat de Jin. Au lendemain de son intronisation, il récompensa sa suite d’époque, sans se remémorer pourtant l’offrande de Jie Zitui. Celui-ci, le coeur brisé, quitta le pays. Lorsque le Duc se rappela plus tard la fidélité de Jie, il envoya des gens à sa recherche. Ayant appris sa demeure, le Duc s’y rendit en personne pour lui demander de pardonner sa négligence et de retourner dans le palais ducal. Mais Jie refusa son offre et se retira dans les profondeurs des montagnes, si bien que personne ne l’a plus trouvé. Des fonctionnaires proposèrent au duc d’incendier la région montagneuse pour forcer Jie à en sortir et lui assurer une vie aisée. La proposition fut acceptée. On mit le feu dans les montagnes. L’incendie dura trois jours. Jie Zitui fut retrouvé, adossé à un grand arbre et portant sur le dos sa mère. Mais ils étaient morts tous les deux. Fortement navré, le Duc decréta la construction d’un monastère à la mémoire de son plus fidèle sujet et l’interdiction d’allumer le feu à l’anniversaire de sa mort. Tout le pays devait manger l’aliment froid ce jour-là, qui s’appela  "Hanshi". (Source : chine-informations.com).

 

Suite du voyage: La télévision chinoise et la peine de mort.

 

 

Stéphanie LANGLET sur Google+

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