Funérailles célestes.

En parcourant mon forum de voyageurs pour préparer mon prochain voyage, j'ai découvert une tradition très particulière qui a cours chez les Tibétains : les funérailles célestes. On m'a souvent posé ce genre de questions : "comment as-tu réussi à supporter la vision du limage de dents?", "ce n'est pas trop dur d'assister à une crémation?" Il faut dire que pour les deux j'étais en première ligne, j'ai fait de nombreuses photos et vidéos... Mais là, trop c'est trop et je n'aurais pas pu supporter une telle vision ! J'ai fait quelques recherches et trouvé cet ancien article de Géo :

"Rituel mortuaire tibétain, les funérailles célestes qui sont présentées ici n'ont pas été "orchestrées" pour satisfaire la curiosité singulière de quelques voyageurs ou journalistes en mal de sensation. Elles se déroulent chaque jour à Lhassa, aussi banalement que se déroulent, chez nous, enterrements ou incinérations.Issu de la nuit des temps (il existait, semble-t-il chez nos ancêtre les Gaulois), ce rituel, unique au monde, est pourtant menacé de disparition. Malgré le caractère parfois choquant de certaines photos, j'ai décidé de faire l'écho de cette cérémonie qui appartient incontestablement au patrimoine culturel de l'homme. Et qui illustre, mieux que de long discours, la vision du monde qui prévaut l'âme tibétaine.

Dans la capitale Lhassa, en plein coeur du Tibet où il vit, Tchampa, "le compatissant", se livre chaque jour au même travail. Vers quatre heure du matin, alors
que le soleil n'est pas encore levé, il prend à l'est la route qui conduit au monastère de Sera. Après une heure et demi de marche, il atteint une colline connue ici sous le nom de Serashar, ce qui signifie "au levant de Sera". Et là, au pied de la Hauteur, Tchampa perpétue une tradition unique au monde: les funérailles célestes. On peut lire en France , dans de vieux grimoires, des récits de voyageurs qui avaient traversé le Tibet au début du siècle et rapportaient l'histoire de ces rites funéraires difficiles à comprendre pour un occidental.
Une fois à Lhassa, notre première tâche est de trouver un de ces officiants que l'on appelle ici "ragyapas", les "faiseurs de cadavres". En fait, cette appellation est impropre. Leur véritable nom est "topdén", sages, et il suppose une connaissance profonde du processus de la mort. Car, pour le boudhiste, le corps humain est composé des quatre éléments de la matière: la terre, l'eau, le feu et le vent; éléments qui soutiennent le corps comme des piliers. Sur le point de mourir, l'homme ne peut plus bouger car le pouvoir de l'élément terre est aboli. C'est alors que l'élément eau se manifeste et le moribond a l'impression de flotter dans une masse liquide. Puis progressivement, le corps s'assèche, l'eau laisse place à l'élément feu et le mourant sent qu'une fumée légère l'enveloppe. Petit à petit la chaleur du corps se dissipe. Si elle se dirige vers le bas, c'est signe d'une renaissance malheureuse sous forme d'animal ou de démon, si elle se dirige vers le haut la personne revivra comme un dieu, un demi-dieu ou un homme. A ce stade, l'esprit n'est plus supporté que par l'élément vent et l'agonisant voit des lueurs danser autour de lui. La respiration s'arrête après la disparition du vent. C'est la mort du corps physique et grossier mais l'esprit, lui, continue de vivre dans ce que les tibétains nomment "l'air subtil". La conscience du défunt s'estompe et se dissout en une douce ataraxie (quiétude) qui dure, croit-on, de trois jours et demi à quatre jours. Un lama officiant entre alors en action. Il prépare le mort au bardo, l'état transitoire de quarante-neuf jours qui précède sa prochaine renaissance. Il lui récite à l'oreille les instruction du livre des morts tibétains afin qu'il renaisse dans des conditions favorables. Puis on appelle un "lama extracteur du principe conscient" pour faciliter la séparation du corps et de l'esprit qui doit s'échapper par "l'ouverture de brahma" située au sommet de la tête. Il prononce des formules pour provoquer cette ouverture et, pour aider le "passage", va même jusqu'à enlever des cheveux à cet emplacement. Les modes funéraires au Tibet sont liés à cette représentation du corps et de la mort. Ils symbolisent le retour du corps dans l'un de ses quatre éléments: l'inhumation est le retour à la terre, l'immersion à l'élément eau, la crémation à l'élément feu. Et les funérailles célestes à l'élément vent. Théoriquement un lama astrologue choisit le mode funéraire. Dans la pratique, l'adoption de tel ou tel mode dépend du statut social du mort ou des circonstances de son décès. Elle varie aussi selon les régions car au Tibet central le manque de bois limites les familles qui peuvent assumer les dépenses d'un bûcher. A l'est du pays, très boisé, on incinère tous les mort. A Lhassa, l'inhumation est réservée aux personnes morte d'une maladie contagieuse et on immerge dans les torrents les enfants mort en bas âge (moins d'un an). Reste donc pour la majorité des défunts le rituel des funérailles célestes, dont les maîtres d'oeuvre sont Tchampa et ses pairs. On peut les rencontrer, non sans difficultés, au célèbre temple de Ramoché, qui communique, dit-on, aux enfers et au palais de cristal des Nagas, dragons aquatiques des profondeurs de la Terre...

Tchampa vit dans une pièce voisine de la chapelle. Les premiers contacts sont difficiles, il se méfie de l'intérêt que les "étrangers" portent à son métier. Il dit que le rituel qu'il accomplit a souvent été utilisé en Chine à des fins politiques. La propagande chinoise s'en sert pour stigmatiser la pseudo-sauvagerie des Tibétains et pour conforter les Chinois dans leur mission civilisatrice du Tibet. Une fois la confiance établie, il parle sans contraintes: "Les funérailles célestes vont s'éteindre et mon métier aussi. Il ne reste à Lhassa qu'une dizaine de dépeceurs. On nous considère comme une caste vile. Mon fils ne reprendra pas le flambeau. D'ici une vingtaine d'années (sur les coups de l'an 2000), la cérémonie aura disparue." Il explique ensuite son déroulement. Le troisième ou quatrième jour après le décès, la famille du défunt vient quérir Tchampa pour apprêter le mort qu'il dénude et dont il lie les membres en position assise, à la manière des momies. Puis il enveloppe le cadavre dans un tissu de laine blanche, le phrug. Le lendemain, dès l'aube, selon la tradition, l'héritier de la famille porte le mort jusqu'au seuil de la maison. Là Tchampa prend en charge le corps qu'il mène souvent sur son dos, quelquefois en charrette, sur l'aire de découpage (il en existe deux près de Lhassa). Enfin, il dépose le cadavre sur l'autel. L'autel est une énorme dalle rocheuse surélevée artificiellement où reposent trois corps emballé de blanc. Sur les crêtes environnantes, des vautours, déployant leurs ailes immenses, attendent déjà, vigilants, le geste familier de leurs "complices" humains. Près de l'autel, les dépeceurs sont réunis autour d'un feu de branches de pin et de cyprès qui attire, disent-il, les oiseaux
sacrés. Ce spectacle donne l'impression d'un sacrifice imminent et on ne peut s' empêcher de songer au rituel du tcheu (couper), introduit au Tibet par le saint indien Phadampa au début du XIIème siècle et qui coïncide avec l'apparition dans ce pays de la coutume du découpage des morts. Certains ne peuvent se résigner à ne voir dans ces funérailles célestes qu'un moyen pour se débarrasser des cadavres dans une région où le bois est rare. Tout, dans cette cérémonie, se prête à des interprétations ésotériques, même si les explication données par les dépeceurs demeurent simplistes. Mais après tout, l'origine de la coutume se perd dans la nuit des temps et son symbolisme peut ne plus être connu par ceux-là même qui la perpétuent. Les officiants prennent un repas de thé au beurre et de la tsampa, farine d'orge grillée, qui précède la cérémonie.
Pendant les préparatifs, l'un des dépeceurs allume de petits feux de genévriers, puis verse de la tsampa sur les cendres pour guider l'âme du corps vers le ciel. Les autres affûtent soigneusement leurs outils de travail : couteaux à découper la chair (sha-gri), à la forme finement courbée, et couteaux à découper les os (rus-gri), à lame droites et épaisses. Enfin les dépeceurs se rendent à l'autel et dénudent les corps. Tout va ensuite très vite. Le cadavre est couché sur le ventre et Tchampa, d'un seul coup, tranche toute la longueur du dos au niveau de la colonne vertébrale. 
Il utilise d'abord son couteau à découper la chair et dissèque entierement le corps. Les morceaux de chair s'empilent autour de lui. Tchampa saisit son couteau à découper les os et tranche les articulations. Deux participants broient au fur et à mesure les os et la chair en les martelant avec de grosses pierres, puis mélangent le tout à de la tsampa. Du cadavre maintenant il ne reste plus que la tête, dernière partie du corp à être travaillée. Tchampa arrache les cheveux et les oreilles. C'est le moment fort de la cérémonie. Tchampa place le crâne enveloppé de tissu dans une cavité spécialement aménagée dans le roc. Il s'empare d'une grosse pierre qu'il élève
à bout de bras puis se fige. Il se recueille et ânonne la formule sacrée: "Om Mani Padma Hum" pendant plusieurs minutes. Puis il précipite violemment la pierre sur le crâne. Protégés par le tissu, les éclats de boite cranienne ne se dispersent pas. Si quelques débris s'échappent, on s'empresse de les rassembler, car c'est mauvais signe.
L'examen des fragments du crâne commence, car il s'agit de savoir si le "principe conscient" est bien sorti. Tchampa recherche un petit trou (l'ouverture de Brahma) dans les os. En fait il est assez rare d'en trouver. Pendant ce temps, les broyeurs ont continué leur méthodique besogne. Ossements et chairs sont enfin amalgamés en boulettes afin de faciliter le travail des vautours car le cadavre doit disparaitre totalement si l'on veut que l'âme soit tout à fait libérée. Dernier stade : pour que les rapaces ne les égaillent pas, les boulettes de chair sont attachées à de lourdes pierres au centre de l'autel; puis tout le monde quitte le rocher. Tchampa claque des doigts. A ce signal, c'est la cohue. Les vautours qui s'étaient rapprochés pendant la cérémonie s'abattent sur les masses informes. Le festin est rapidement consommé par ces oiseaux sacrés que les Tibétains respectent pour le rôle qu'ils tiennent lors du rituel. Les dépeceurs remballent leurs outils, puis comme ils possèdent quelques connaissances anatomiques, ils discutent des causes de la mort qu'ils ont cru déceler dans l'observation des cadavres. Les funérailles célestes sont finies. Le corps est retourné au vent. Dans la vision bouddhique, en effet, l'être humain ne connait qu'un bref passage sur cette terre et, à la mort, l'enveloppe charnelle n'est qu'un vêtement dérisoire que l'on abandonne pour en vêtir un autre dans une vie future."

Nota après mon 2ème voyage en Chine : Ces funérailles se pratiquent encore à Langmusi dans le Gansu (ancienne province tibétaine de l'Amdo). Je n'y ai pas assisté, je n'aurais pas supporté, mais j'ai visité le site où elles se déroulent et où l'on trouve des restes de cadavres, leurs effets personnels et les outils qui servent à dépecer.

Stéphanie LANGLET sur Google+

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