Le Râmâyana : désespoir et lamentations de Râma.

Voici un passage particulièrement beau du Râmâyana. Râma vient de découvrir que son épouse Sita a disparu. Sa réaction est à la hauteur de son amour pour elle : tantôt il semble plonger dans la folie, tantôt sa force de caractère reprend le dessus. Ce texte a été largement imité dans de nombreuses oeuvres littéraires et théatrales. "Unmâda", la "folie", est le huitième des dix stades de la passion amoureuse dans la tradition indienne, décrits notamment dans le Kâmasûtra (je n'ai malheureusement pas trouver les neuf autres stades), et un des grands thèmes de la poésie sanscrite. Cette folie est davantage aiguisée par le printemps, saison particulièrement propice à l'amour, et l'émotion esthétique née de cet amour est l'un des sentiments dominants de ce passage.

"Tandis qu'il se hâtait vers l'ermitage, Râma sentit son oeil gauche palpiter, un étourdissement le saisit, il chancela. A la vue des présages funestes qui se multipliaient, il murmura : "Pourvu qu'il n'arrive rien à Sitâ !" Il se précipita, anxieux de la voir. Quand il trouva la demeure vide, le coeur lui manqua. Alors le descendant de Raghu, comme perdu soudain, se mit à errer ça et là, explorant en tous ses recoins la hutte de feuillage. Privée de Sitâ, elle lui semblait un étang de lotus ravagé par les frimas, abandonné par Sri, la déesse de la Beauté. Le bruissement des arbres se faisait sanglot, les fleurs flétrissaient, les antilopes languissaient, les oiseaux s'étaient tus, les divinités de la forêt avaient fui. La désolation régnait dans la hutte déserte, sièges renversés, peaux jetées ça et là, brassées de kusa jonchant le sol. La voyant ainsi à l'abandon, Râma ne put retenir ses larmes : "elle a disparu, morte, enlevée, dévorée sûrement ! Mais non ! Sans doute se cache-t-elle ?  Elle aura pris peur, elle aura fui dans la forêt ? Ne serait-elle pas allée cueillir des fleurs, ou des fruits ? N'est-elle pas descendue à l'étang de lotus, à la rivière pour y puiser de l'eau ?"

Il fouilla les bois jusqu'à épuisement sans trouver l'aimée. Les yeux rougis à force de pleurs, le glorieux Râma, soudain, eut l'air d'un fou. Il courait d'un arbre à l'autre, d'une rivière à l'autre, il escaladait les montagnes, exhalant ses plaintes, s'enlisant dans les limons du chagrin.

"Kadamba (c'est un arbre car ici commence une longue analogie entre certains arbres et une partie de l'anatomie de Sitâ), elle est ton amie, n'as-tu pas vu mon aimée ? Dis-moi, si tu le sais, ce qui est arrivé à ma belle Sitâ au visage éclatant ! Dis-moi, bilva, si tu as vu Sitâ aux seins ronds comme des fruits de bilva ! Tes tendres rameaux ressemblent à ses membres vêtus de soie jaune. Et toi, arjuna ! La fille de Janaka est ton amie. Réponds-moi, je t'en supplie, mon aimée est-elle encore en vie ? Cet arbre kakubha, j'en suis sûr, sait quelque chose de Maithili (Sitâ) aux cuisses polies comme un tronc de kakubha : tant de splendeur s'exprime en ces lianes et ces pousses chargées de fleurs ! Les abeilles bourdonnent autour de toi, beau tilaka ! De l'amie des tilaka, de mon aimée, tu as certainement quelque chose à révéler ! Asoka (jeu de mots, a-soka signifiant "absence de chagrin") qui dissipe tous les chagrins ! Pour me soustraire au chagrin qui ronge mon coeur, prête-moi ton nom, montre-moi vite mon aimée ! N'as-tu pas vu, rônier ! une belle femme aux seins lourds comme tes fruits mûrs ? Si tu as quelque pitié de moi, parle-moi d'elle ! Et toi, jambosier ! N'as-tu pas vu la belle au teint d'or ? Si tu sais, réponds sans hésiter, je t'en conjure ! Beau karnikâra tout en fleur ! Dis-moi si tu as vu ma bien-aimée, ma douce Sitâ qui aime tant les karnikâra !"

Manguiers, jacquiers et grenadiers, grands sâla, nipa, kuraba, l'illustre Râma s'adressait tour à tour à chacun d'eux, puis il interrogeait les bakula, les punnâga, les pandanes et les santals, courant comme un fou toute la forêt.

"Et toi, gazelle ? Peut-être sais-tu quelque chose de Maithili aux yeux de gazelle ? Peut-être a-t-elle rejoint les gazelles dont elle emprunte les regards ? Eléphant ! N'as-tu pas vu une belle aux cuisses pareilles à des trompes d'éléphant ? Je suis sûr que tu la reconnaîtras, réponds-moi, noble éléphant ! Tigre ! N'as-tu pas vu une femme au visage éclatant comme la lune ? C'est Maithili, mon aimée ! Parle sans hésiter, tu n'as rien à craindre !

"Pourquoi fuis-tu, ma bien-aimée ? Ma belle aux yeux de lotus ! Je t'ai vue ! Tu te cachais derrière ces arbres ! Pourquoi ne me réponds-tu pas ? Arrête, je t'en fais la prière ! Arrête, ma belle ! N'as-tu donc aucune pitié de moi ? Tu n'as pas l'habitude de te jouer ainsi de moi. Me dédaignerais-tu ? Ah ! Ta soie jaune t'a trahie, ma belle ! Cours à ta guise, je t'ai vue ! Mais cesse, je t'en supplie, si tu m'aimes !

"Mais non ! Ce n'est pas elle ! Il est arrivé malheur à la belle Sitâ au doux sourire ! En vérité, comment resterait-elle insensible à mon désespoir ? Elle a été dévorée par les râksasa qui se repaissent de chair ! Malheureuse enfant ! Ils ont déchiré ses membres l'un après l'autre quand je l'ai laissée seule ! Son beau visage de lune paré d'anneaux étincelants, son nez parfait, ses lèvres et ses dents charmantes, tout est dévoré, tout est devenu ténèbres ! Lors même qu'elle gémissait, ma douce amante, son cou délicat, pâle comme le santal, a été dévoré avec le collier qui le parait ! Quand elle se débattait, ils ont dévoré ses bras tendres comme des rameaux, ses mains qui tremblaient, ses anneaux, ses bracelets, tout, j'en suis sûr ! Je l'ai abandonnée, je l'ai livrée en pâture aux râksasa, ma tendre Sitâ, comme une femme perdue par une caravane, loin de ses nombreux parents. Laksmana, aux grands bras, dis-moi ! Vois-tu ma bien-aimée ? Où es-tu Sitâ mon aimée ? Où as-tu donc disparu ?"

Extrait du Râmâyana de Vâlmîki, Bibliothèque de la Pléiade, Editions Gallimard.

Ceci n'est qu'un court extrait, l'ensemble s'étendant sur plusieurs chapitres.

Stéphanie LANGLET sur Google+

Cambodge Râmâyana