Le temple de Preah Vihear

Prasat (temple en khmer) Preah Vihear, datant de la première partie du IXème siècle, est classé au patrimoine mondial de l'humanité depuis juillet 2008. Cette inscription a ravivé les tensions entre le Cambodge, auquel il appartient, et la Thaïlande qui estime qu'il est situé sur son territoire. L'accès en est le plus souvent interdit, les deux pays se livrant régulièrement à des échanges armés...

Quelques mois avant mon départ, j'avais pu lire sur internet que les tensions avaient diminué et qu'on pouvait à nouveau s'y rendre. Comme je n'arrêtais pas de lire des voyageurs en conseillant fortement la visite et qu'on m'a confirmé sur place la possibilité d'y accéder, j'ai donc décidé de prendre un taxi collectif pour le temple. Je ne m'attendais pas à une telle aventure...

Mon tuk tuk me dépose à la station des taxis collectifs qui, à peine arrivée, m'assaillent. J'accepte la proposition de l'un d'eux, à la condition d'avoir une place entière pour moi. Bientôt, personnes et objets sont entassés dans la voiture 5 places. Un scooter prend place dans le coffre désormais impossible à fermer, deux glacières sont ajoutées entre le capot et la vitre arrière et mon étonnement fait bien rire toutes les personnes présentes.

Le chauffeur tente de me persuader d'accepter un autre passager avec moi sur le siège avant. Je refuse : il m'a obligée à payer d'avance et je sais que c'est le prix de deux, voire trois places... Il insiste et le nouveau venu échange quelques mots avec lui. Il a compris à mon attitude et mes gestes que j'ai payé plusieurs places et trouve normal de s'installer à l'arrière avec trois autres adultes. Nous prenons la direction du nord et arrivons à destination vers midi. Je ne suis pas sûre que ce soit le bon endroit et j'appelle Meta, un ami cambodgien, qui me sert d'intermédiaire pour négocier la montée vers le temple. Il m'explique que mon nouveau conducteur connaît les petits chemins pour contourner les barrages et je commence à me demander si j'ai bien fait de venir ! Je m'installe dans une chambre sommaire, prends un déjeuner et nous voilà partis. En route, nous croisons d'autres deux roues. Les hommes sont armés... Nous devons ensuite nous arrêter pour mon laissez-passer. Assis à son bureau, un homme me questionne : "quel est ton nom ? Es-tu journaliste ? De quel pays viens-tu ?" Il note les informations de mon passeport et indique que je fais du tourisme. Aucun droit d'entrée n'est requis et nous continuons notre ascension. Le temple est en effet situé au sommet d'une falaise de la chaine des Dângrêk. Une mine trône sur la route, matérialisée par un panneau de danger de mort... Nous arrivons près d'une chaussée du temple. Personne ne demande mon laissez-passer.

Nous descendons d'abord en direction du nord et des escaliers principaux. En face de nous, c'est la Thaïlande. Le village qui existait en bas des marches, ainsi que son marché, ont dû être évacués suite à des échanges de tirs entre les deux pays. A mon retour, j'ai découvert que c'était... début février  et qu'une aile du temple s'est effondrée sous les tirs ! Je prends une photo de la chaussée bordée de nâgas. "Tu ne dois pas prendre de photos des militaires", me recommande mon chauffeur.

Nous remontons en direction des bâtiments du temple, dont le nom signifie "sanctuaire sacré" (à l'origine on l'appelait même Phnom - colline, montagne - Preah Vihear). Très vite, nous sommes rejoints par un jeune militaire. Cet ancien moine fut le professeur d'anglais de mon chauffeur et il se passionne pour l'histoire. Tout en me détaillant les différents frontons et inscriptions, il me questionne sur les Chrétiens, dont il voudrait adopter la religion. Près de l'une des portes, il me montre des traces au sol. "C'est le sang d'un soldat qui a pris une balle thaïe. Il s'est réfugié ici pour y mourir."  Il me parle du conflit avec la Thaïlande. Sur ce conflit, vous pouvez lire : http://fr.wikipedia.org/wiki/Temple_de_Preah_Vihear

Je remarque des inscriptions en vieux khmer sur un pilier. Je le frappe de mes mains, l'entourant presque de mes bras en m'exclamant : "C'est du khmer, pas du thaï. Regardez les Thaïs, c'est bien un temple khmer !" Mes deux compagnons éclatent de rire : "tu devrais revenir avec eux et leur montrer, tu seras notre ambassadrice." Nous continuons la visite. L'anglais du jeune militaire devient incompréhensible. "Excuse-moi, je n'arrive plus à parler anglais parce que je regarde ton visage." Il m'assène ces mots d'une façon si naturelle que je ne peux m'empêcher de rire.

La visite terminée, nous nous installons, vite rejoints par d'autres militaires, en face du splendide panorama sur les montagnes et la plaine. Je suis passée au crible : quel est mon âge, quelles langues je parle, quel est mon métier, où je vis... Parfois, je me fais silencieuse, ce qui inquiète particulièrement mes compagnons. "Pourquoi ne dis-tu rien, ça ne va pas ?" Leur étonnement est grand lorsque je leur explique que je profite de ce paysage, du calme et de ce moment de convivialité. Ils ne comprennent pas et reprennent leur discussion de plus belle. Soudain, mon chauffeur se met à fumer une cigarette alors qu'il m'avait affirmé ne pas fumer. Je le questionne. "On n'est pas un homme si on ne fume pas", me répond-il. Mon attirail est détaillé et ma boussole remporte un franc succès auprès de l'un d'eux. "Elle vient de France ? Tu me la donnes comme souvenir de ton pays ?" J'aimerais bien, mais comment ferais-je pour me repérer ensuite ? L'ancien moine lit fièrement le thaï inscrit sur mon répulsif à moustiques puis me le traduit.  Il n'est pas peu fier de parler plusieurs langues. Alors que je leur montre quelques unes de mes photos, mon chauffeur prend mon appareil. "Je vais te prendre en photos avec eux". Tiens, mais je croyais qu'il était interdit de photographier les militaires ! Le plus âgé s'exclame d'attendre. Il met fièrement ses lunettes de soleil et pose fièrement, l'air à la fois décontracté et froid.

Alors que nous éclatons tous de rire sur la photo suivante, il reste imperturbable...

Au bout d'un long moment, l'ancien moine doit partir préparer le repas du soir pour tout le monde. "Tu restes pour voir le coucher du soleil ?" "Non, désolée, la route n'est déjà pas très bonne de jour, alors de nuit ce ne serait pas très prudent..." "Oh, dommage. Tu ne m'oublieras, d'accord ? Je suis en train de tomber amoureux de toi." J'éclate de rire : "impossible, j'ai ta photo. Mais tu sais, le problème c'est que tous les Khmers me disent la même chose." (bon, je sais, ce n'était pas très gentil mais, à ma décharge, les Khmers ont une réputation de dragueurs impénitents !).

En rejoignant le scooter, nous croisons d'autres touristes qui arrivent. A l'approche de notre véhicule, mon chauffeur échange quelques mots avec un militaire, descend rapidement vers le scooter et me dit de me dépêcher : "les Thaïs commencent à tirer sur le temple." En roulant, il me montre les bunkers que les militaires construisent "nous ne savons pas quand la guerre va éclater, mais ça ne devrait pas tarder. Tous les soirs, les Thaïs nous provoquent en nous tirant dessus, et il y a des échanges de bombes pendant la nuit." Heu... Et ils voulaient que je reste pour le coucher du soleil ?... Parvenus en bas de la montagne, nous empruntons la route principale, truffée de checkpoints et de villages militaires.

Que penser de tout ça ?... Je doute fort que ces militaires m'auraient laissé courir le moindre risque et, selon Meta qui se rend souvent au temple, il y a beaucoup de folklore (notamment, une mine visible aurait été déminée)...

Stéphanie LANGLET sur Google+

Angkor Cambodge Râmâyana Thaïlande