Xiyou Ji de Wu Cheng'en

Je me suis attaquée depuis quelques temps à la lecture d'un autre monument de la Bibliothèque de la Pléiade, Xiyou Ji, traduit en français par "La Pérégrination vers l'Ouest". Ce chef d'oeuvre de la littérature classique chinoise est lu par les Chinois dès leur plus jeune âge. A travers un voyage fantastique de Chang'An vers l'Inde à la recherche des soutras par le moine chinois Tipitaka et ses disciples, on découvre les paysages et scènes décrits à travers de courts poèmes qui égrènent le récit, le mélange des traditions bouddhistes, taoïstes et confucianistes. Le récit alterne entre description de la société ming et légendes fantastiques. Les illustrations sont magnifiques et nous plongent au coeur de l'aventure.

Voici un des plus beaux extraits, sur le thème de l'hiver...

"Mes disciples, intervint Tripitaka, il fait vraiment un temps glacial.

C'était, voyez-vous, comme si

La chaleur avait quitté l'épais édredon,

La main tâtait de la glace dans la manche.

Des bourgeons de givre pendent aux feuilles flétries,

Des clochettes de gel aux branches du vieux pin.

La terre se fend sous le froid intense, la surface de l'étang est prise.

La barque du pêcheur est vide, le monastère désert.

Le pauvre bûcheron va manquer de fagots,

Le noble ajoute joyeusement du charbon.

La barbe du guerrier devient raide comme fer,

Le pinceau du poète exilé durcit comme châtaigne d'eau.

La veste de cuir paraît trop mince et la pelisse trop légère.

Sur le coussin la vieille robe de moine prend une rigidité cadavérique;

    derrière la cloison de papier l'âme du voyageur demeure apeurée. Sous les couvertures brodées et le double édredon, secoué de pieds à la tête, chacun claque de froid.

Comme personne ne pouvait plus dormir, ils sortirent du lit et se rhabillèrent. Ils ouvrent la porte et que voient-ils ? Dehors, la blancheur éclatante. Il avait neigé !

"Pas étonnant que vous vous plaigniez du froid ! C'était donc cette grosse chute de neige."

Tous quatre restaient à contempler le spectacle. Quelle belle neige ! Voyez plutôt :

Dense écran de nuages sombres, épais brouillard pénétrant - le vent glacé hurle sous les nuages sombres, une vaste neige couvre le sol sous le brouillard pénétrant. La fleur hexagonale des flocons : autant de joyaux qui volent; les mille arbres de la forêt s'ornent de jade blanc. En un instant tas de farine, en un moment, amas de sel. Le perroquet blanc perd sa candeur, la grue y confond son plumage. La neige s'annexe les mille rivières de Wu et de Chu, éclipse la fleur de prunier du Sud-Est.

Comme si trois cent mille dragons de jade blanc, battant en retraite, emplissaient le ciel d'écailles et de fragments d'armure.

N'y cherchez point les sandales sans semelle de Dongguo, ni le lit où gela Yuan An, ni le reflet à la lumière duquel lisait Sun Kang. Vous n'y trouverez pas le bateau de Ziyou, pas plus que la cape de Wang Gong ou la couverture de feutre dont se nourrit Su Wu. Vous ne verrez que des chaumières de village semblables à des blocs d'argent, le paysage immense nappé de jade blanc.

Quelle belle neige ! Comme si le pont était empli de chatons de saule, comme si les fleurs du poirier couvraient les toits. Près du pont le vieux pêcheur se protège sous sa cape de paille; sous le toit le vieil homme des bois brûle des racines. Le voyageur a peine à ouvrir le vin qui réchauffe; le serviteur se désole de ne pas trouver de prunes.

Les flocons tourbillonnent comme ailes de papillon, dansent et flottent comme duvet d'oie. Roulent les congères sous le souffle du vent, s'amassent, et bloquent les routes. Par rafales pénètre la bise jusque sous les rideaux trop courts, en sifflant se glissent les courants d'air entre les sombres tentures.

C'est signe faste de bonnes récoltes tombé du ciel, rare occasion digne de célébration chez les humains."

Extrait du Xiyou Ji de Wu Cheng'En, Livre X Chapître XLVIII. Bibliothèque de La Pléiade. 

Stéphanie LANGLET sur Google+

Chine