Dans un étrange pays.

Je déjeune d'une soupe traditionnelle riz / poulet. Alors que la soupe a plutôt un côté pratique en Chine (nettoyer les derniers grains du bol), ici elle constitue le petit-déjeuner et les Thaïlandais ont pour habitude de ne jamais finir complètement leurs plats. Comme je me suis levée tôt, j'en profite pour visiter les quelques jolis temples aux alentours de la gare routière. J'espère que le temps sera meilleur à Mae Hong Son, Mae Sariang est arrosée d'une pluie fine.Cette fois, j'embarque dans un vrai bus. La route est moins jolie, mais je ne me lasse pas d'admirer les montagnes et petits villages parfois ponctués de belles pagodes dans le plus pur style birman. Au bout de quelques heures, notre bus fait halte. J'en profite pour déguster quelques spécialités du coin avant d'être rejointe par le seul autre touriste occidental du bus. Fabrizio est italien et me propose vite ses bons plans de voyage. Il connait bien ce coin de Thaïlande pour y être déjà venu. Il parle plusieurs langues, dont le Thaïlandais et le Français. Nous passons la deuxième partie du voyage à discuter et il finit par me proposer de louer un scooter ensemble. Voilà qui m'arrange bien car je n'ai jamais osé en conduire un jusqu'à présent.
Alors que nous marchons vers le lac Chong Kham, un homme s'arrête et nous propose de nous y amener. Cette belle pièce d'eau servait à l'origine de piscine pour les éléphants, puisque la ville fut créée en 1831 pour servir de camp de rassemblement pour ces pachydermes. Avant la construction de la route menant à Chiang Mai, le village était surnommé la "Sibérie thaïlandaise", car il servit longtemps de lieu d'exil pour les fonctionnaires tombés en disgrâce. Nous découvrons un endroit charmant. De la terrasse de notre guesthouse très bon marché... et très sommaire, je découvre une superbe vue sur le lac, les magnifiques temples de style birman classique qui le bordent et les montagnes tout autour. Dans les hauteurs, j'aperçois les chedi d'un autre temple birman. J'ai vraiment hâte de découvrir les splendeurs de la ville et de ses alentours.

Fabrizio souhaite revoir Nai Soi (prononcez naïe soïe), un village habité par les long necks, les femmes girafes. La perspective ne m'enchante guère, mais peut-être les paysages seront-ils intéressants et j'avoue être curieuse de me faire ma propre opinion sur ce lieu.
Au terme d'une agréable promenade en scooter d'une trentaine de kilomètres, nous gravissons une dernière route goudronnée en direction du village. Il semble que ce soit l'heure où les paysans, les réfugiés devrais-je dire..., remontent vers leur camp. La route devient sentier de terre et notre scooter doit éviter les ornières, traverser un petit cours d'eau. Nous sommes surpris de constater qu'aucune route ne mène à ce lieu malheureusement très touristique, à croire que nous sommes au milieu de nulle part. Nous déposons le scooter près de l'entrée. A notre droite, une barrière et un check point contrôlent l'accès au camp des réfugiés, camp "temporaire" comme se plaisent à l'écrire et à le dire les autorités thaïlandaises. En face de nous, le "village" des long necks; "zoo" conviendrait mieux...

Aussitôt passée l'entrée, je sens que je ne suis pas à ma place ici. Comme nous avons payé notre ticket d'entrée, les femmes viennent vers nous, posant machinalement devant nos objectifs. Leur regard est rempli d'une tristesse infinie qui me bouleverse. Je n'ai déjà plus qu'une envie : que cette visite se termine au plus vite. Je n'ose même pas leur sourire, je me fais l'effet d'une voyeuse de misère humaine. Le village est une succession de maisons et d'étalages en bambou. On y vend des cartes postales, des objets de décoration, des livres, bref des cadeaux souvenir; ramener un cadeau souvenir d'un tel lieu me paraît tellement déplacé...


Les jeunes filles ont beau jouer de la musique, les enfants chahuter comme dans n'importe quel village, je n'arrive pas à me détacher de la tristesse que je lis dans leurs yeux et leur sourire. Fabrizio est quant à lui visiblement très à l'aise, posant avec plusieurs de ces femmes et allant même jusqu'à tenter de plaisanter avec elle en thaï. Elles semblent apprécier qu'ils parlent un peu le thaï, et les sourires semblent un peu moins forcés.
La plupart des femmes portent des anneaux de cuivre autour du cou et des jambes. Pour les plus âgées, le poids de ces colliers peut aller de 4 à 6 kilos. Les foulards dont elles se coiffent sont de couleur vive, et le bleu clair, le rose vif et le vert pomme prédominent. Leurs poignets sont parés de nombreux bracelets en argent, et leurs jambes sont couvertes de tissus traditionnels diversement arrangés.

Un peu plus loin, une petite fille porte une tenue différente, que nous reverrons portée par d'autres personnes au fond du village. Elle fait partie de la minorité karenni des kayas et kayos. Les anneaux en laiton ne lui enserrent pas le cou, contrairement à ceux de ses jambes. Elle porte des bracelets en laiton argenté et ses oreilles sont percées par d'énormes anneaux. Nous constaterons que la taille des anneaux augmentent eux aussi avec l'âge. Posant d'abord avec complaisance et application, elle retrouvera son insouciance enfantine avec l'arrivée de ses camarades de jeu.

Nous arrivons à la hauteur d'une autre très belle jeune fille. Nous sommes très surpris par toutes ces beautés au regard triste, à croire que toutes les femmes karenni sont jolies. Sur son stand, des cadeaux souvenir d'un goût étrange : des anneaux en laiton. Cendrillon, comme nous l'avons surnommée à cause de son t-shirt, me propose d'en passer un à mon cou. Le geste me met encore plus mal à l'aise. Je refuse, ne voulant pas singer ces pauvres jeunes femmes qui ont dû faire le choix de mutiler leur corps pour le bien de leur communauté. Les anneaux ne se portent normalement qu'à partir d'un certain âge, mais le tourisme a fait un commerce de cette coutume, et on les porte de plus en plus tôt. Malgré son jeune âge, Cendrillon a déjà le cou fort allongé, le sourire et le regard bien tristes.

J'aperçois alors une autre très belle jeune femme, dont l'attitude tranche avec toutes les autres. Elle semble tellement à l'aise que je me demande si elle vit là, malgré sa tenue occidentale. Elle arbore un grand sourire et respire la joie de vivre. Très rapidement, son ami et elle viennent vers nous. Il faut dire que nous sommes les seuls touristes présents. Jessica est américaine d'origine chinoise. Elle vit désormais dans la trépidante Barcelone avec son compagnon Paco. Ils sont reporters indépendants et tournent des séquences pour le film qu'ils souhaitent produire sur la condition des Karenni "Dans un étrange pays". Je discute longuement avec Jessica, pendant que Fabrizio fait de même avec Paco. Elle comprend tout à fait que je me sente aussi mal à l'aise dans ce lieu, elle a éprouvé le même sentiment au début. Au fil des jours, ils sont parvenus à être pleinement intégrés dans le village, et ses habitants espèrent à travers eux faire connaître leur situation précaire. L'ambiance ici s'est dégradée au fil des mois car plusieurs familles ont été choisies par les Nations-Unies pour être relogées en pays-tiers. Les villageois assistent à la mort lente de leur village, et se posent mille questions. Voici ce que nous expliquerons Jessica et Paco durant la soirée, sur la situation et leur travail :

"Depuis plus de 60 ans, beaucoup d'ethnies sont en conflit avec le
régime militaire de Birmanie pour achever leurs états indépendants
respectifs. A cause de l'accroissement brutal des persécutions par la junte
militaire, surtout depuis les années 80, des milliers de gens ont fui
vers la frontière birmano-thaï.

Il y a maintenant approximativement 150 000 réfugiés birmans de
différentes ethnies vivant dans les camps en Thaïlande et plus d'un
million de personnes déplacées à l'intérieur du pays, vivant dans des
conditions désespérées en Birmanie.

Les Nations Unies ont créé un programme en 2005 pour reloger ces réfugiés en pays tiers.
En 2009 le projet est de reloger environ 10 000 réfugiés du seul camp de Nai Soi.
Parmi les gens concernés, il y a des Kayan, une minorité ethnique de l'Etat Karenni (Kayah) en Birmanie.
A cause des coutumes uniques de leurs femmes qui portent des rouleaux
en cuivre autour de leur cou, ces réfugiés vivent dans des villages
séparés des camps de réfugiés et sont devenus une des principales
attractions touristiques du nord de la Thaïlande.

Quelles opportunités attendent ceux qui seront relogés?
Comment cette diaspora affectera t'elle leur culture et coutumes?
Quel est le futur de ceux qui resteront derrière?
L'intention de ce documentaire est de porter l'attention sur la
situation actuelle en Birmanie et de refléter ce moment critique de
l'histoire de ce peuple."
Traduction de l'introduction aux essais "in a strange land" du site Dos Velas Pictures http://www.dosvelaspictures.com/In_a_strange_land_ENG.html


 
Alors
que nous continuons notre visite, les habitants vaquent à leurs
occupations : préparation du repas, tri du riz, confection d'objets
artisanaux, partie de volley-ball... Au cou "allongé" de certaines femmes, nous comprenons qu'elle portait des anneaux il y a encore quelques temps. Contrairement à une croyance relativement répandue, les femmes padong peuvent très bien décider d'ôter ces anneaux et pourront continuer à vivre ainsi. Leur cou ne s'allonge pas, ce sont les côtes et les muscles des épaules qui sont poussés vers le bas. Les côtes, au lieu de se développer horizontalement, se développent vers le bas. Plus elles tombent, plus les anneaux sont lâches et il est temps d'en augmenter la taille et le poids (il s'agit en fait d'un seul cylindre, et non de plusieurs anneaux superposés). Autant dire que ces femmes et fillettes courageuses vivent constamment avec la douleur...
Nous nous dirigeons vers les
hauteurs et l'église. Partout où les Occidentaux sont passés, ils n'ont
pu s'empêcher de tenter d'inculquer leur mode de vie aux populations
locales au travers de la religion. Nous sommes heureux de constater que
l'église ne semble plus utilisée. Les villageois seraient-ils parvenus
à conserver leurs croyances animistes ? Nous
obtenons la réponse un peu plus loin en apercevant de longs mâts
plantés dans le sol et surmontés d'une sorte de maison aux esprits.
Lors de la danse de la vénération de la fête du Khan Kwan, le chaman
prêche et transmet ses prédictions, avant que ne soit érigé un tronc
surmonté de cette petite construction en bois ornée d'un nid
d'araignées.
  [dailymotion id=x5lsba]

Thailande-Ban Nai Soi - Village des femmes girafes
envoyé par sarafianpatrice - Explorez des lieux exotiques en vidéo.

Alors que nous discutons sur le parking avec des villageois, Jessica et Paco nous rejoignent pour effectuer des prises de vue : un jeune couple doit arriver sur leur scooter, et poursuivre leur chemin vers le camp des réfugiés. Jessica nous invite à les suivre vers la maison qu'ils louent dans le village depuis plusieurs semaines. C'est une grande maison traditionnelle en bois sur deux étages. Au premier, la pièce principale comprend de rares meubles. Elle offre le luxe de l'électricité, vraisemblablement par le biais d'un générateur, mais la nuit venue il nous faudra utiliser des bougies pour se rendre au local toilette, un simple siège en béton.
Tout en sirotant de la bonne bière fraîche et en partageant un délicieux plat thaï préparé par Jessica, nous visionnons les futures bande-annonces du film :
http://www.dosvelaspictures.com/Trailer_Menu_ENG.html
Jessica m'explique en détail la situation des Karenni, et toute la complexité des choix de cette minorité. Nombreux sont ceux qui se demandent s'ils devraient eux aussi accepter l'installation en pays-tiers. Certains de ceux qui ont tenté l'expérience ont en effet fait le choix de revenir au village. Ce peuple fier de ses traditions a peur de les perdre en étant assimilé à la culture de leur pays d'accueil, et pourront-ils s'acclimater ? D'un autre côté, partir signifierait bénéficier de revenus dont la famille et les amis restés sur place pourraient profiter. Mais n'ont-ils pas tout ce dont ils ont besoin ici ? Ils ont un toit, de l'eau, ils partent à la chasse dans la jungle environnante lorsqu'ils ont besoin de nourriture, ils peuvent prendre le temps de vivre, de s'amuser; et plus important encore : ils sont ensemble. Je devine aussi que l'argent profiterait également à ceux qui tentent de lutter pacifiquement dans la jungle birmane et thaïlandaise pour la reconnaissance de l'Etat karenni.
Les conditions de vie ici sont une seconde préoccupation. Eux aussi aimeraient avoir l'électricité, des maisons plus solides avec des toits en tôle, de vraies routes à la place de ces sentiers, de vraies belles écoles pour leurs enfants... Ils le pourraient; mais les touristes continueraient-ils alors à venir visiter leur village ?...

Stéphanie LANGLET sur Google+