Tak, une ville pillée...

Ce matin, je ne regrette pas de partir de Sukhothaï. Il pleut et je préfère passer un moment dans le bus. Je me dirige vers la ville de Mae Sot, à 6 kilomètres de la frontière birmane. En chemin, je m'arrête à Tak pour visiter les dernières maisons typiques en bois, avant qu'elles n'aient disparues. Les collectionneurs font une razzia sur la ville, achetant et emportant les plus belles maisons pour les remonter ailleurs. Le centre est loin de la gare routière, mais ce n'est pas la pluie qui va m'arrêter. J'arrive dans le quartier du lac. Les nuages noirs n'enlèvent rien au charme tropical des maisons blanches et des palmiers qui le bordent.

Je m'amuse à la vue de ces mannequins si typiquement thaïs, les cheveux bariolés et un grand rire fendant le visage. Après une agréable promenade loin de la foule, je décide de déjeuner rapidement avant de reprendre le bus. Je tente ma chance dans une petite gargote, où on fait mine de ne pas comprendre que je souhaite manger n'importe lequel des plats traditionnels qu'ils préparent. Je déduis aux regards peu sympathiques qu'on me lance, qu'on me prend pour une pillarde de maison... Je sens bien que je ne suis pas la bienvenue ici et je trouve une autre gargote où l'accueil est bien plus chaleureux. Après une délicieuse soupe au poulet, je repars vers la station de bus, sans oublier de visiter les temples sur mon chemin. Eux aussi ont été construits en bois de teck et leur style est un peu plus sobre que ceux que j'ai pu voir jusqu'à présent.

J'ai la chance de me perdre et de visiter le superbe sanctuaire du Roi Taksin Le Grand. Ce général sino-thaïlandais, qui régna de 1767 à 1782, leva une armée et bouta les Birmans hors d'Ayutthaya en 1770, après un siège de 3 ans. Conscient de ne pas être débarrassé de la menace birmane, il décida de quitter Ayutthaya et de transférer la capitale dans un endroit plus facile à défendre. Il choisit Thonburi, un petit village de pêcheurs sur les rives de la Chao Phraya, en face de l'actuel Bangkok. Son véritable nom est Sin (Trésor) et il gagna le surnom de Tak-Sin (Trésor exposé) quand il était gouverneur de la province de Tak (sous-entendue "exposée au danger de la Birmanie frontalière").

Durant son règne, il remporta de nombreuses batailles, tenta de redonner au bouddhisme son lustre du temps du Royaume d'Ayutthaya, contribua à développer l'économie en incitant les Chinois à s'installer au Siam et développa le commerce extérieur, qui connut son âge d'or à cette époque. Mais il négligea ses devoirs administratifs, se montra de plus en plus brutal et sombra lentement dans la folie, se comportant comme un fanatique religieux. En 1781, il montra des signes croissants de folie, se considérant comme un futur Bouddha et faisant fouetter les moines qui refusaient de le vénérer comme tel. En mars 1782, il fut déclaré fou et renversé par un coup d'état conduit par Phraya San.
Bien qu'il eût demandé à se faire bonze, il fut exécuté peu après, le 6 avril 1782 : il fut enfermé dans un sac en velours et battu à mort avec un bâton de bois de santal parfumé, de manière à respecter la tradition qui voulait qu'aucune goutte de sang royal ne touchât le sol.
Cette exécution fut jugée nécessaire pour éviter qu'il ne devînt le
centre d'une révolte contre son successeur, comme cela était arrivé
fréquemment à l'époque d'Ayutthaya. Plusieurs de ses loyalistes furent
mis à mort les jours suivants.
Selon une version populaire, Taksin fut envoyé en secret dans les montagnes de Nakhon Si Thammarat,
où il aurait vécu jusqu'en 1825, un sosie étant exécuté à sa place.

Ce magnifique sanctuaire n'est donc qu'un des nombreux endroits du culte rendu à ce Roi. J'assiste à des scènes d'une grande ferveur. Des familles entières viennent prier et se recueillir devant le bâtiment et la statue qui se trouve à l'intérieur. Elles y déposent des batonnets d'encens parfumé et des offrandes.

J'abandonne mon sac et mes chaussures devant l'édifice et pénètre à l'intérieur. Les dorures et peintures sont d'une finesse exquise et la statue majestueuse du Roi impose un fort sentiment de déférence à son égard. Tout ici semble fait pour qu'on se sente petit et simple mortel, et la ferveur des familles ajoute à ce sentiment.

Un couple entre dans l'édifice. Leurs sourires complices et leurs rires étouffés tentent de masquer leur nervosité. Ils viennent utiliser les baguettes de divination et leur question semble être importante : mariage ? bébé ?... Leurs gestes maladroits traduisent leur méconnaissance de cette pratique, dont ils s'amusent. Ils me regardent en souriant; la présence d'un farang (étranger) serait-elle un bon présage pour eux ?

Je m'éclipse après un dernier sourire et m'attarde à l'extérieur du sanctuaire. Derrière, le terrain est rempli de nombreuses maisons des esprits pleines d'offrandes et de diverses statues d'animaux. J'y retrouve les habituelles grosses cloches, que les fidèles frappent avant de partir.

Il est désormais temps de rejoindre Mae Sot.

Stéphanie LANGLET sur Google+

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !