Râmâyana

Le Râmâyana : l'étonnant épilogue de l'avant-dernier chant...

"Ce poème célèbre, plein de vertu, source de longévité et, pour les rois, de victoire, ce premier poème jadis composé par Vâlmîki, l'homme qui l'écoute constamment en ce monde se libère de tout mal; après avoir écouté ici-bas l'histoire du sacre de Râma, l'homme qui désire des fils les obtient, celui qui souhaite des biens matériels les obtient aussi, celui qui est roi conquiert la terre et triomphe de ses ennemis. Comme sa mère pour Râma, Sumitrâ pour Laksmana, Kaikeyi pour Bharata, les femmes gardent leurs fils en vie en écoutant ce Râmayâna; le récit de la victoire de Râma aux exploits impérissables leur procure une longue existence. Celui qui écoute avec foi et maîtrise de soi ce poème qu'a jadis composé Vâlmiki, celui-là vient à bout des difficultés. Ceux qui, de retour de voyage, se laissent charmer en compagnie de leurs proches par ce poème qu'a jadis écrit Vâlmiki obtiennent de Râghava la réalisation de tous leurs voeux en ce monde. Tous les dieux sont satisfaits de ceux qui se réunissent pour l'écouter, et les démons vinâyaka sont apaisés à l'égard de l'homme dans la demeure duquel a lieu la récitation; si c'était un roi, il peut conquérir la terre, si c'est un voyageur, il est heureux. Quand des femmes nubiles entendent ce poème, elles enfantent des fils que nul ne peut surpasser. En récitant avec vénération ce poème légendaire, on peut être  délivré de ses maux et obtenir une longue vie. Les ksatriya doivent l'entendre du brâhmane, la tête respectueusement inclinée, et ils obtiendront sans nul doute pouvoir et descendance. L'homme qui écoute ou récite la totalité du Râmayâna satisfait à jamais Râma qui est Vishnu l'éternel, l'Adideva aux bras puissants, Hari, Nârâyana, le Seigneur. Ainsi, bonheur à vous, récitez avec foi ce récit du passé, et que croisse la puissance de Vishnu. Tous les dieux se réjouissent que l'on apprenne ou que l'on écoute la Râmayâna, et les ancêtres aussi en sont toujours satisfaits. Les hommes qui copient ou écoutent par dévotion ce texte composé par le rsi sont les hôtes du Trivistapa. Prospérité de la famille, accroissement des richesses et des grains, femmes d'exception, bonheur suprême, réussite, voilà ce que l'on obtient sur cette terre en écoutant ce poème superbe et porteur de succès. Ce récit qui donne longue vie, santé, gloire, harmonie dans les fratries, sagesse, bonheur et énergie, ceux qui souhaitent la prospérité doivent l'écouter religieusement."

Extrait du Râmâyana de Vâlmîki, Bibliothèque de la Pléiade.

Ainsi se closent mes impressions de ce superbe poème que j'avais envie de partager avec vous. J'ai fini le dernier chant, loin d'être inintéressant, puisqu'il reprend la génèse de l'histoire : pourquoi en est-on arrivé à ce combat de Râma contre Ravana, comme toujours ponctuée de tout un tas de légendes secondaires, et le tout pendant que le reste de l'existence de Râma et des siens s'égrène...

Bien sûr, je  vous recommande cette superbe lecture.

Le Râmâyana : le sort réservé à Sîtâ...

Pendant que Brahmâ révèle sa véritable nature à Râma, Sîtâ est toujours dans le feu...

"Quand il entendit ce beau discours de l'Aïeul, le Feu s'élança, serrant Vaidehî sur son sein. Le Porteur d'oblations dispersa le bûcher et s'incarna promptement pour se mettre debout, tenant contre lui Vaidehî, la fille de Janaka. Pareille au soleil de l'aurore, parée d'or fin et vêtue de rouge, la jeune femme aux noirs cheveux bouclés, chargée de fraîches guirlandes, l'irréprochable Vaidehî ainsi parée fut remise à Râma par le Feu qui la serrait contre lui. Et Pâvaka, le témoin de l'univers, dit alors à Râma : "Voici ta Vaidehî, Râma; elle n'a point péché, ni en paroles, ni dans son coeur, ni en pensée, ni par ses regards. La vertueuse et belle jeune femme n'a pas été indigne de tes nobles sentiments. Enlevée par Râvana, ce râksasa égaré par sa force, alors qu'elle était seule, cette malheureuse s'est trouvée privée de toi malgré elle. Séquestrée et gardée dans les appartements des femmes, elle t'est restée entièrement dévouée; et tandis que d'horribles râksasî aux desseins effroyables la surveillaient, que le râksasa tentait de la séduire ou la menaçait par toutes sortes de moyens, Maithilî ne s'est jamais préoccupée de lui et t'a gardé son coeur. Reprends, je te l'ordonne, la princesse de Mithilâ : elle est parfaitement pure, sans péché, et ne mérite aucun reproche."

Ces paroles réjouirent Râma, le plus éloquent des hommes. Il réfléchit un instant, lui qui avait le coeur pétri de dharma, et ses yeux brillaient de joie. Entendant cet ordre, le courageux et vaillant Râma aux longs bras, le meilleur des piliers du dharma, répondit au meilleur des dieux : "Il fallait absolument soumettre Sitâ à l'ordalie devant les Trois Mondes, car cette belle femme a longtemps habité le gynécée de Râvana. "Malheur ! Râma, le fils de Dasaratha est égaré par son amour !" Voilà ce qu'eussent dit les gens si je n'avais rituellement disculpé Janakî. Que Sitâ, la princesse de Mithilâ, la fille de Jânaka, n'eût point donné place dans son coeur à un autre, qu'elle eût gardé pour moi ses sentiments, cela moi aussi je le savais. Du reste, cette femme aux grands yeux à laquelle son énergie servait de rempart, Râvana ne pouvait la violer, tout comme l'océan ne peut forcer son rivage, et, bien que son esprit fût très pervers, il était incapable d'outrager, même par la pensée, l'inaccessible Maithilî qui est pareille à la flamme d'un brasier ardent. Cette femme, Sitâ qui n'appartient qu'à moi, ne pouvait faillir, même à l'intérieur du gynécée de Râvana, pas plus que ne le peut l'éclat du soleil. Maintenant qu'elle est parfaitement pure aux yeux des Trois Mondes, je ne saurais abandonner Maithilî, la fille de Janaka, non plus qu'un héros sa gloire. Je dois nécessairement me soumettre à votre conseil, à vous tous, les bienveillants protecteurs des Trois Mondes aux recommandations salutaires."

Le Râmâyana : la révélation de Brahmâ à Râma

Voici la suite de mon article précédent...

La Trimurti : Brahma, Vishnu, Shiva

La Trimurti : Brahma, Vishnu, Shiva

"Cependant le pieux Râma, abattu, entendait les cris de la foule; il réfléchit un instant et ses yeux se remplirent de larmes. Le roi Vaisranava et Yama avec les mânes, le maître des dieux qui a mille yeux (Indra), ainsi que Varuna, le seigneur des eaux, et le bienheureux Mahâdeva aux trois yeux qui a pour emblème le taureau (Shiva), et Brahmâ le créateur de l'univers, le meilleur des initiés au Veda, se rassemblèrent tous dans leurs chars aériens pareils au soleil pour accourir à Lankâ et rencontrer Râghava. Alors, levant leurs longs bras chargés de bijoux, les meilleurs des dieux s'adressèrent à Râghava qui se tenait debout, les mains pieusement portées au front. Le créateur de tout l'univers, le plus éminent de tous les détenteurs du savoir, le Tout-Puissant lui dit : "Comment peux-tu supporter de voir Sîtâ qui se jette dans le feu ? Comment ne comprends-tu pas que tu es le premier du groupe des dieux ? Tu as été jadis le Vasu Rtadhâman ("le séjour de la vérité", Vishnou), et le dieu qui a présidé à la création des Vasu, tu es le premier créateur des Trois Mondes, qui ne tires ta puissance que de toi-même. Tu es le huitième des Rudra et le cinquième des sâdhya. Les Asvin sont tes oreilles, le soleil et la lune tes yeux. Tu apparais à la fin, au commencement et au milieu de la création, fléau de tes ennemis, et tu soupçonnes Vaidehî comme un homme du commun !"

Ainsi apostrophé par les protecteurs des mondes, Râma le maître des mondes, le plus solide rempart du dharma, répondit aux mailleurs des dieux : "Je pense que je suis un homme, Râma, le fils de Dasaratha. Qui je suis et d'où je viens, dis-le moi, bienheureux Créateur !"

Ainsi répondit Kâkutstha. Brahmâ, le meilleur des initiés au Veda, lui dit : "Ecoute cette parole de vérité, véritable héros : tu es le dieu Nârâyana, le superbe seigneur armé du disque; tu es le sanglier à une seule défense (un des avatars de Vishnou), le vainqueur de tes ennemis passés et futurs, tu es l'Eternel, l'Absolu, la Vérité au milieu et à la fin des temps, Râghava. Tu es le suprême dharma des mondes, Visvaksena aux quatre bras. Tu es l'archer armé de l'arc Sârnga, tu es Hrsikesa, tu es l'Homme, le Purusottama, tu es l'Invaincu, tu es Vishnu le porteur de glaive, tu es Krishna, tu es Brhadbala. Tu es le chef des armées, tu es le chef suprême, tu es le Tout, tu es l'Intelligence, l'Endurance, la Maîtrise de soi. Tu es l'Origine et aussi la Fin, tu es Upendra, Madhusûdana. Tu es Mahendra le créateur d'Indra, tu es Padmanâbha qui met fin aux combats. Les grands rsi divins te proclament l'Asile et le Protecteur. Tu es le dieu aux mille cornes, l'âme des Veda, le dieu aux cent têtes, le grand Taureau. Tu es vraiment la première origine des Trois Mondes, tu es la source de ta puissance. Tu es l'appui des siddha et des sâdhya, et leur aîné. Tu es le Sacrifice, tu t'incarnes dans l'exclamation "vasat", dans la syllabe "om". Tu es l'Absolu, ton origine, non plus que ta fin, on ne les connaît pas; qui es-tu ? se demande-t-on. Tu apparais dans tous les êtres, dans les vaches, dans les brâhmanes, dans toutes les régions, dans le ciel, dans les montagnes et les rivières. Tu es le dieu aux mille pieds, le Fortuné aux cent têtes, aux mille yeux. Tu supportes les êtres, la terre, toutes les montagnes. A la fin de la terre, tu apparais comme un grand serpent au milieu de l'eau, Râma, portant les Trois Mondes, les dieux, les gandharva et les Dânava. Moi je suis ton coeur, Râma, et la déesse Sarasvati ta langue. Moi, Brahmâ, j'ai créé les dieux pour être les poils sur tes membres, seigneur. Quand tu fermes les yeux, on déclare que c'est la nuit, quand tu les ouvres, le jour. Tu as formé les Veda. Sans toi, le monde n'existe pas, l'univers entier est ton corps, ton enveloppe solide la surface de la terre. Agni est ta colère, Soma ta grâce, le Srivatasa ton emblème. C'est toi qui jadis parcourus les Trois Mondes en trois pas (son avatar nain). C'est toi qui as fait du grand Indra le roi, après avoir triomphé du très cruel Bali. Sîtâ est Lakshmî, et toi, Vishnu-Krishna, Prajâpati (le Créateur). Dans le dessein de tuer Râvana, tu as revêtu en ce monde un corps humain et tu viens d'accomplir la mission que nous t'avions confiée, toi le meilleur des piliers de la vertu. Râvana est mort, Râma; tu peux monter joyeux au ciel, ta vaillance n'a pas été vaine, ô dieu. Tes exploits ne sont pas inutiles, te voir n'est pas vain, Râma, faire ton éloge non plus. Les hommes qui te seront dévoués sur la terre ne le seront pas en vain. Tes fidèles, à toi le dieu éternel, l'Etre suprême de toute éternité, verront leurs voeux réalisés dans ce monde et dans l'autre. Cet hymne divin, antique, que la tradition nous a transmis par les rsi, les hommes qui le chanteront ne connaîtront pas la défaite."

Extrait du Râmâyana de Vâlmîki, Bibliothèque de La Pléiade.

Le Râmâyana : l'ordalie de Sîtâ

Après avoir écouté le discours de Râma, Sîtâ, en pleurs et agitée par l'incompréhension, lui jure qu'elle est restée fidèle et pure. Elle prend ensuite une décision lourde de conséquences...

"Après avoir ainsi répondu à Râma d'une voix entrecoupée de sanglots, Sîtâ s'adressa à Laksmana, qui était désolé et plongé dans le plus grand désarroi : "Dresse-moi un bûcher funéraire, Saumitri, c'est le remède à mon malheur; blessée par ce blâme mensonger, je ne supporte plus de vivre. Puisque je suis répudiée publiquement par mon mari qui n'apprécie pas mes qualités, la seule voie qui me convienne, c'est le feu; je vais y entrer."

"A cette requête de Vaidehî, Laksmana, le meurtrier des guerriers ennemis, rempli d'indignation, tourna les yeux vers Râghava (le roi, Râma) mais, comprenant son dessein à l'expression de son visage, le vaillant Saumitri dressa le bûcher selon le voeu de Râma. A cet instant Râma ressemblait à Yama, le Temps destructeur, et aucun de ses amis n'osait le supplier, lui parler ou même le regarder.

Vaidehi, alors, salua Râma qui se tenait debout tête baissée, en décrivant un cercle par la droite autour de lui; elle s'approcha du bûcher embrasé. Elle s'inclina humblement devant les dieux et les brâhmanes, puis, les mains jointes à hauteur du front, s'exprima ainsi depuis le bord du feu : "De même que jamais mon coeur ne s'est détaché de Râghava, que, de même, le Feu, le témoin de l'univers, m'accorde son entière protection. De même que j'ai eu une conduite irréprochable, à l'encontre des soupçons de Râghava, que, de même, le Feu, le témoin de l'univers, m'accorde son entière protection !"

Sur ces mots, Vaidehi fit le tour du brasier et pénétra dans le feu d'un coeur impavide. Une foule immense s'était massée là, avec des enfants et des vieillards en grand nombre, pour regarder l'ardente Maithilî entrer dans le brasier. Pareille à de l'or fraîchement affiné, parée d'or fin, elle se précipita dans le foyer embrasé sous les yeux de tout le peuple. Tous les êtres contemplaient Sitâ aux grands yeux tandis qu'elle entrait dans le feu, pareille à un autel d'or. Rsi (sages voyants), dieux et gandharva (musiciens et chanteurs célestes) considéraient cette femme illustre qui entrait dans le feu comme, durant un sacrifice, l'offrande complète. Toutes les femmes poussèrent des cris en la voyant tomber dans le brasier, comme une offrande de beurre clarifié (ghee encore utilisé aujourd'hui), consacré par des formules rituelles au cours d'un sacrifice. Aux dieux, ghandarva et Dânava des Trois Mondes, elle apparut comme une déesse frappée d'une malédiction et précipitée du ciel d'Indra dans l'enfer. Pendant qu'elle s'avançait dans le feu s'élevait une intense et prodigieuse clameur des singes et des râksasa qui criaient au malheur."

Extrait du Râmâyana de Vâlmîki, Bibliothèque de La Pléiade.