Le Râmâyana... ou Gulliver !

Voici un passage plutôt drôle du Râmâyana. Hanuman a avisé Râma que son épouse Sîtâ est bien prisonnière sur l'île de Lanka. Le héros part avec son inséparable frère et l'armée des singes pour combattre les râksasas et délivrer celle qu'il aime. Après de nombreux combats, le roi des râksasas en mauvaise posture, Râvana, décide de réveiller un de ses frères, le géant Kumbhakarna.

"Se voyant vaincu lui-même au combat, voyant Prahasta tué, le très puissant Râvana recourait au râksasa à la force redoutable.

"Déployez vos efforts aux portes et grimpez sur les remparts ! Que soit réveillé Kumbhakarna qui se trouve sous l'emprise du sommeil : il dort paisiblement, insouciant, la conscience livrée à Kâma. Ce râksasa dort pendant neuf, sept et dix-huit mois. Après une incantation, il s'est endormi il y a huit jours. Eh bien, réveillez rapidement le très vigoureux Kumbhakarna, car la puissance de son bras en fait  au combat le meilleur de tous les râksasas. C'est certain, il aura tôt fait de tuer les singes et les deux princes. Lui, Kumbhakarna, notre meilleur emblème au coeur de la bataille, le premier sans conteste de tous les râksasas, repose toujours, inconscient, satisfait de plaisirs vulgaires. J'ai beau m'être incliné devant Râma dans ce duel si féroce, je ne m'en affecterai pas si Kumbhakarna s'éveille. A quoi me servirait ce rival de Sakra (Indra) si en pareil danger il n'était capable de m'aider !"

Obéissant aux instructions de leur Indra (Râvana. Les plus éminents personnages de chaque race sont surnommés du nom du roi des dieux), les râksasas, désorientés, se rendirent au séjour de Kumbhakarna. Sur l'ordre de Râvana, ces amateurs de chair et de sang partirent aussitôt avec parfums, guirlandes et nourriture à profusion.

Une fois entrés dans son antre superbe aux portes immenses, d'une lieue de côté, et qui exhalait un arôme de fleurs, ils furent malgré leur grande vigueur renversés par l'haleine de Kumbhakarna. Ils se remirent en marche avec peine et déployèrent toute leur énergie pour pénétrer dans sa caverne. Parvenus à l'intérieur de la grotte superbe, pavée d'or et de pierres précieuses, les tigres des Nairrta (les râksasas) aperçurent le géant Kumbhakarna qui reposait. Ensemble ils tentèrent de le tirer du profond sommeil qui lui déformait les traits, qui le faisait ressembler à une montagne écroulée : il gisait, plein de sa terrible puissance, le corps hérissé de poils; il soufflait comme un serpent, provoquant des tourbillons par ses ronflements. Ses narines étaient horribles, sa bouche grande comme les enfers; tout son corps abandonné au sommeil sentait la graisse et le sang. Ses membres étaient ceints de bracelets d'or, son diadème avait la splendeur du soleil : tel était le spectacle qu'offrait le tigre des Nairrta, Kumbhakarna, le dompteur de ses ennemis.

Alors les vaillants râksasas édifièrent devant lui un tas de viande haut comme le Meru, pour le rassasier pleinement. Ils amoncelèrent un prodigieux amas de nourriture, antilopes, buffles, sangliers. Les ennemis des Trente Dieux placèrent devant lui des jarres de sang et des viandes variées.

Ils oignirent du meilleur santal ce fléau de ses ennemis et le rafraîchirent à l'aide de guirlandes divines et de parfums embaumants. En diffusant des odeurs d'encens ils entonnèrent les louanges de ce destructeur de ses ennemis; pareils à des nuages d'orage, de tous côtés les yâtudhâna poussaient des cris et soufflaient dans leurs conques à l'éclat lunaire; ensemble aussi ils poussaient sans relâche des clameurs bruyantes. Les rôdeurs de nuit hurlaient, battaient des mains, secouaient Kumbhakarna pour l'éveiller en produisant un vacarme effroyable. Lorsque les oiseaux qui parcourent l'espace entendaient le ciel résonner du bourdonnement des conques, des tambours, des gongs, du fracas de leurs battements de mains, de leurs bonds, de leurs cris léonins, ils tombaient brutalement.

Comme ces bruits violents ne parvenaient pas à tirer le puissant Kumbhakarna de son sommeil, toutes ces troupes de raksasas saisirent des masses, des pilons, des massues, et, de leurs crêtes rocheuses, de leurs pilons, de leurs massues, avec leurs paumes, leurs marteaux et leurs poings, ils frappèrent la poitrine de Kumbhakarna qui dormait paisiblement à terre. Bien qu'ils fussent plein de force, les râksasas ne pouvaient même pas rester debout face au vent de sa respiration ! Alors ces redoutables guerriers se rangèrent en rangs serrés autour de lui et battirent les mrdanga, les panava, les tambours ainsi que des multitudes de conques et de cruches.

Dix milliers de râksasas se serraient autour du géant pareil à un tas d'antimoine bleu, et tentaient de le réveiller en le frappant et en hurlant; mais lui ne s'éveillait pas. Comme ils ne réussissaient pas, ils essayèrent avec plus d'énergie et de véhémence : avec des bâtons, des fouets, des crocs, ils se mirent à frapper des chevaux, des chameaux, des ânes et des éléphants - afin de leur faire piétiner le dormeur - tout en faisant retentir tambours, conques et mrdanga de toutes leurs forces, et en frappant ses membres de grosses poutres liées en fagots. Le vacarme de ces marteaux et massues maniés à toute force remplissait Lankâ toute entière, ainsi que ses collines et ses bois. Mais lui ne se réveillait toujours pas.

Alors ils se mirent à battre de baguettes d'or fin un millier de tambours, tous ensemble, sans discontinuer, de tous côtés. Comme, même ainsi, Kumbhakarna, enchaîné par la malédiction de Brahmâ, ne sortait pas de son profond sommeil, les rôdeurs de nuit se fâchèrent.

La colère s'empara de ces êtres à la vaillance redoutable, et pour réveiller le râksasa chacun se livra à un acte de bravoure. Les uns frappaient ensemble des tambours, d'autres poussaient de grands cris, certains lui arrachaient les cheveux, d'autres lui mordaient les oreilles, d'autres enfin y déversaient des centaines de cruches d'eau. Mais Kumbhakarna, enseveli au plus profond de son sommeil, ne revenait pas à lui. Certains vigoureux râksasas empoignaient des marteaux dont ils lui frappaient la tête, la poitrine, les membres. Au moyen de plommées liées par des cordes, ils pilonnaient tout son gigantesque corps : le râksasa ne se réveillait point. En dernier ressort, on lui fit courir sur le corps un millier d'éléphants. Kumbhakarna perçut cette ultime tentative et s'éveilla, alors qu'il était resté insensible aux violents coups d'arbres et de crêtes rocheuses qu'on lui assenait. Au sortir du sommeil, tourmenté par une faim effroyable, il bâilla et se mit sur son séant."

Extrait du Râmâyana de Vâlmîki. Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard.

Stéphanie LANGLET sur Google+

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