Funérailles traditionnelles à Tagari.

Je me rends à Tagari en marchant. Il y a de plus en plus de monde, et des dizaines de cochons sont ligotés et posés sur le sol. Je dois les enjamber  tout en longeant la rivière et un champ, tous deux en contrebas. Malgré mon air assuré, je ne suis pas très à l'aise. Je n'ai jamais trop aimé la foule en Europe,  mais le calme des Asiatiques ne la rend jamais oppressante. Ici, l'excitation est à son comble. "Hati hati !" Des hommes hissent les tiges de bambous sous les couinements de leur lourd fardeau. Les bêtes se débattent comme si elles sentaient leur fin proche. Les porteurs bousculent les badauds. Il faut s'efforcer de tout faire pour que la défunte dispose d'un maximum de biens dans sa prochaine vie.

Sur ma gauche, les invités s'entassent sous des tentures dressées pour l'occasion. Au pays toraja, les invitations se font oralement et rien n'est plus important que les funérailles. La famille ne peut se permettre d'oublier de convier qui que ce soit. Le bouche à oreille est donc un moyen sûr de ne commettre aucun impair et la foule accourt toujours en nombre.

J'arrive sur le lieu principal des festivités. Dans une cuvette, des tongkonans en bambou et en bois ont été érigés. On les a parés de décorations et motifs dans les couleurs propres aux funérailles : le rouge orangé et le noir.  Le cercueil repose au sommet de la construction la plus importante, directement sous le toit en forme de bateau. A l'étage inférieur, un vieil homme de la famille, vraisemblablement l'époux de la défunte, et des officiants parlent régulièrement au micro. En face, le tongkonan des principaux invités est le plus vaste. Des jeunes de la famille, vêtus de costumes et bijoux traditionnels, attendent d'accueillir les différents groupes mis à l'honneur. Tout autour, d'autres maisonnettes sont remplies par la foule. Au centre, des hommes dépècent des cochons. Un des officiants se lèvent pour dénombrer les porcs couchés à terre, pendant qu'on les marque à l'encre rouge. Un impôt a en effet été institué il y a quelques années, pour tenter d'endiguer ces massacres rituels. Chaque bête sera ainsi comptabilisée sur un document officiel qui servira à réclamer la somme dont la famille devra s'acquitter. Loin de réfréner les ardeurs, cet impôt ne fait qu'accroître la dette des familles les plus pauvres et, je le crains, l'opportunité pour les plus riches d'exposer encore plus leur fortune...

Un groupe d'invités se prépare à faire son tour d'honneur. Ils descendent vers la cuvette au rythme lent imposé par un des patriarches de la famille. Celui-ci porte un costume traditionnel orange et une longue écharpe blanche. Sa tête est recouverte d'un tissu coloré, noué d'une façon très différente de ce que j'ai pu voir lors des festivités de Bali. Le long bâton qu'il tient dans sa main droite ajoute à sa prestance. D'autres hommes importants de la famille ont une tenue assez similaire, et les jeunes filles portent de longues robes noires agrémentées de bijoux colorés. Les invités sont tous vêtus de couleurs sombres. Ils font le tour de la place, au son des cochons qui couinent et des psalmodies de l'officiant principal. Le petit groupe de tête se positionne à l'entrée du tongkonan d'honneur. Un à un, les hommes et les femmes s'installent dans des pièces séparées. Le patriarche s'éloigne. Quelques minutes plus tard, le voilà à la tête d'une nouvelle troupe, celle des serveuses et serveurs de boissons et douceurs, habillés tout en noir. Les groupes vont ainsi se succéder toute la journée, parfois accompagnés de la  triste mélopée d'une vieille femme.

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J'observe les allées et venues pendant de longues heures, jouant parfois avec les enfants s'impatientant, ou discutant avec quelques jeunes de la famille. Alors que je m'apprête à partir, je découvre un nouveau spectacle dans le champ que j'ai longé pour venir. Les sacrifices de cochons battent leur plein. Après avoir été montrées sur la place des tongkonans, les bêtes, grognant tout ce qu'elles peuvent, sont amenées ici. D'une main habile, un jeune leur plonge un couteau dans le flanc. L'animal grouine de plus belle et se débat, dans l'inutile espoir de se sauver. Il ne sait pas qu'il accélère sa délivrance... Il est ensuite installé sur un des nombreux brasiers qui sont disposés un peu partout. Une fois cuit, il sera découpé et partagé entre les invités, qui emporteront les morceaux suspendus à des tiges de bambou ou les mangeront sur place, préparés en pa'piong, les jours prochains. Mais ce que regardent toutes les personnes rassemblées là est un tout autre spectacle : un combat de buffles. Avant d'être sacrifiées dans quelques jours, les bêtes auront le droit à leur dernière heure de gloire... ou de honte. Le premier combat commence mollement, les adversaires semblant peu enclins à en découdre. Leur maître respectif tente de les exciter sans grand succès. Un des buffles se montre soudain un peu plus virulent, le second se réfugie sur une petite butte près de la rivière, vite rejoint par son adversaire qui ne compte pas en rester là... Mais le combat s'arrête : le peureux s'enfuit sous les rires de son public. Le combat suivant s'avère bien plus animé... jusque dans la foule... Les buffles, très énervés, commencent à se livrer un combat acharné. Aucun des deux ne veut lâcher prise. Pourtant, le terrain est glissant et abrupt. Les deux bêtes s'approchent dangereusement des spectateurs qui commencent à reculer. Tout à coup, c'est le drame, l'animal acculé s'enfuit en fendant la foule. Son adversaire le poursuit vers un terrain où sont attachés d'autres buffles. Il est de plus en plus énervé et s'en prend à l'un d'eux, dont il parvient heureusement à rompre la corde. Que faire contre un buffle énervé sinon fuir à grandes enjambées ? La rivière n'est qu'à quelques mètres et les animaux poursuivent leur course folle avant d'atterrir dans l'eau en compagnie d'imprudents spectateurs... Il faudra près d'une heure à leurs propriétaires pour réussir à s'approcher des bêtes affolées par le courant et à les sortir de l'eau...

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Stéphanie LANGLET sur Google+

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