Pasar Bolu

J'étais réveillée alors que Benyamin était toujours là, mais je n'ai pas eu le coeur de le saluer pour la dernière fois. La plupart de mes nouveaux amis sont partis et il est temps de découvrir les environs par moi-même. Nous sommes à quelques kilomètres du marché de Bolu quand le chauffeur du bémo m'indique des festivités de l'autre côté de la rivière, des funérailles traditionnelles. Mon programme de la journée est bouclé : ce sera le grand marché aux buffles de Bolu puis Tagari.

Je règle mon droit d'admission et je me retrouve au milieu d'une vaste mare de bouses. Tout autour de moi, les hommes exposent fièrement leur buffle. Il faut dire que le vendre signifie empocher une vraie fortune et rien n'est laissé au hasard pour séduire le chaland. L'animal a été soigneusement lavé, son pelage brossé et arrosé régulièrement. Un anneau lui a été inserré dans les naseaux et son heureux propriétaire lui relève régulièrement la tête : il faut se faire remarquer, admirer, désirer. L'acheteur doit en avoir pour son argent, enfin "son"... bien souvent celui par lequel il s'endettera. Posséder un buffle est la plus grande fierté des Torajas. C'est le principal animal domestique, et celui qui suivra son maître jusque dans la mort. Les Torajas pensent en effet que leurs biens les suivent dans la vie suivante. Dès lors, quoi de plus naturel que de sacrifier le buffle de la maison lors des funérailles ? Dans les familles les plus riches, ce sont plusieurs dizaines qui peuvent être tués à cette occasion. Leurs cornes viendront orner la maison familiale et montreront à tous la richesse de ses occupants. Le buffle blanc ou rose est le moins cher, le noir est d'un prix intermédiaire, le plus cher et le plus recherché étant le tacheté, généralement aux yeux bleus. Frédérick me montrera d'ailleurs fièrement la photo du sien, le plus beau de tous ceux que j'ai pu voir...

Un peu plus loin, c'est le coin des cochons, généralement solidement ficelés sur des tréteaux faits de bambou. Pour leur éviter les coups de chaleur sous ce soleil de plomb, leur propriétaire les arrose régulièrement. Les bêtes, placides, attendent une libération qui risque de se faire dans la douleur : plus ils sont gras, plus ils ont de chance de finir suspendus à des barres en bambou et portés triomphalement aux funérailles de leur futur propriétaire... J'admire un moment la dextérité de deux hommes ficelant un cochon... sur un scooter. Comme souvent en Asie, les deux-roues ont des passagers peu ordinaires !

Je m'attarde dans le marché traditionnel. Dans un dédale de ruelles, on vend de tout, on coupe, on coiffe, on soigne, on boit du vin de palme dans des tubes de bambou, on discute, on rencontre, on salue "hello mister" (do you really think so ?"), on interpelle, on rit, on sourit, on chante, on danse... Bref, on prend le temps de vivre avant l'ultime moment de ce qui n'est qu'une étape : la mort dans cette vie temporaire et la prochaine vie, celle qui sera permanente, celle pour laquelle on est ici et qu'on a de cesse de préparer, jusque dans ses funérailles...

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Stéphanie LANGLET sur Google+

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